L'Utah approuve un projet de centre de données hyperscale dédié à l'IA qui produira et consommera plus du double de l'électricité utilisée par l'ensemble de l'Étatmalgré une forte opposition publique
La construction d'un centre de données hyperscale dans l'Utah vient d'être approuvée par les autorités locales du comté de Box Elder. Cette infrastructure devrait produire et consommer plus d'énergie que l'État entier. La mise en œuvre de ce complexe technologique soulève des questions majeures concernant la demande énergétique et l'impact sur les zones humides fragiles de la région. Les discussions surviennent alors que les émissions de gaz à effet de serre générées par l'essor des centres de données s'envolent. Elles pourraient dépasser 129 millions de tonnes par an, soit l'équivalent des émissions d'un pays tel que le Maroc.
Le comté de Box Elder, situé dans une zone rurale de l'Utah, est pressenti pour accueillir un projet de centre de données hyperscale d'une ampleur exceptionnelle. L'envergure de l'infrastructure est telle qu'elle devrait générer et consommer une quantité d'énergie deux fois supérieure à celle de l'intégralité de l'État de l'Utah. Ce projet gigantesque est porté par la société de l'investisseur Kevin O’Leary, connu pour l'émission télévisée « Shark Tank ».
Selon les promoteurs de l'État, le projet financera des bâtiments modernes à la base aérienne de Hill tout en produisant l'intégralité de son énergie, en purifiant l'eau qu'il utilise afin qu'elle puisse être rejetée dans le Grand Lac Salé, et en créant 2 000 emplois hautement rémunérés dans cette zone rurale.
Un gigantesque projet technologique soutenu par un magnat
Le rôle de prometteur de Kevin O’Leary a permis d'accélérer le projet. Le conseil d’administration chargé de superviser l’Autorité de développement des installations militaires de l’État (MIDA) a approuvé le 24 avril une série de résolutions visant à faire avancer ce projet de plusieurs milliards de dollars, acceptant d’agir rapidement et d’appliquer des taxes bien inférieures à la normale afin d’aider Kevin O’Leary à « attirer les hyperscaleurs » dans l’Utah.
« Il n’y a que cinq hyperscaleurs en Amérique, d’accord, donc il est assez facile de savoir avec qui ils négocient. Il suffit de les rechercher pour savoir à qui ils s’adressent », a déclaré Paul Morris, directeur exécutif de la MIDA, au conseil d’administration. Amazon, Microsoft et Google sont les hyperscaleurs de premier plan du pays, des géants qui exploitent de vastes réseaux de cloud. Les analystes citent généralement Meta et Apple juste derrière eux.
Le promoteur principal du projet est O’Leary Digital, détenu par Kevin O’Leary, un magnat canadien et l’un des investisseurs de l’émission de téléréalité « Shark Tank », où son surnom est « Mr. Wonderful ». Il a fait ses débuts au cinéma l’année dernière, aux côtés de Timothée Chalamet dans « Marty Supreme ».
En février, O’Leary a publié sur Facebook : « heureusement, dans l’Utah, j’ai trouvé trois sénateurs et le gouverneur [Spencer] Cox, favorables aux entreprises et aux centres de données, mais la balle est désormais dans leur camp. Nous avons annoncé que nous avions besoin de toutes les incitations que cet État pouvait nous offrir, car nous devons lever des milliards pour construire cette centrale électrique, puis les centres de données qui suivront ».
Une installation de centre de données vivement controversée
Kevin O’Leary est intervenu par vidéoconférence lors de la réunion de la MIDA le 24 avril, où il s’est émerveillé de la rapidité « incroyable » avec laquelle l’Utah a agi. « J'ai entendu parler de cette opportunité il y a tout juste cinq mois. Personne n'a jamais réussi à faire cela aussi vite. L'État a compris, les dirigeants ont compris, et la capacité à agir ainsi est extraordinaire. J'ai l'impression que nous sommes arrivés ensemble au Super Bowl ».
La MIDA a donné son feu vert à la construction de ce campus de centre de données d'une puissance de 9 gigawatts. Baptisé Stratos, ce complexe de centre de données s'étendra sur plus de 16 000 hectares et fonctionnera entièrement hors réseau. Selon les plans, le complexe sera alimenté en gaz naturel provenant du Ruby Pipeline voisin, un gazoduc interétatique de 1 096 km qui traverse le nord de l'Utah, plutôt que par le réseau électrique public.
Une fois achevé, Stratos produirait et consommerait plus du double de l'électricité actuellement utilisée par l'ensemble de l'État de l'Utah. La phase 1 vise une capacité de 3 gigawatts, avec une extension prévue à 9 gigawatts sur plusieurs phases. Pour mettre cela en perspective, une production continue de 9 gigawatts suffirait à alimenter environ 6,75 millions de foyers américains 24 heures sur 24, sans parler de ses émissions de gaz à effet serre.
Comme c'est souvent le cas pour ces installations gigantesques, Stratos bénéficiera d'importantes incitations fiscales. La MIDA a accepté de réduire la taxe standard sur la consommation d'énergie de 6 % à 0,5 % et de rembourser 80 % des recettes de la taxe foncière à O'Leary Digital, ce qui est controversé.
Des pressions critiques sur l'eau et les écosystèmes fragiles
Le projet devrait tout de même rapporter environ 30 millions de dollars par an en impôts pendant sa phase initiale, et créer jusqu'à 2 000 emplois permanents ainsi que 250 millions de dollars par an en taxe de vente pour l'État. Il semble donc que toutes les parties prenantes y trouveront leur compte. Mais certaines études ont rapporté que les dommages cachés à l'environnement et à la santé publique neutralisent les bénéfices perçus par les États.
En outre, il ne s'agit encore que de projections, car aucun locataire n'a été annoncé. L'objectif principal du projet à l'avenir sera d'attirer de grands opérateurs de cloud en mettant à disposition de l'électricité et des terrains prêts à l'emploi. Selon les experts du secteur, cela pourrait s'avérer difficile, car les plus grands fournisseurs de cloud hyperscale, comme Google, Amazon ou Meta, utilisent principalement leurs propres installations gigantesques.
Par ailleurs, l'implantation de ce centre de données et le développement des ports intérieurs associés exacerbent les tensions sur les ressources naturelles les plus vulnérables de la région. Les zones humides de l'Utah, déjà extrêmement rares, font face à des pressions environnementales sans précédent dues à ce type d'expansion industrielle massive. Pour les experts, la préservation de ces écosystèmes est devenue un point de friction majeur.
La quantité d'eau colossale nécessaire au refroidissement des centres de données et à l'aménagement des terrains menace directement l'équilibre écologique de ces zones protégées. De plus en plus de communautés locales refusent de vendre leurs terres agricoles aux promoteurs de centres de données.
C'en est fini pour les promesses sur le zéro émission nette
Le campus Fermi au Texas prévoit des émissions annuelles pouvant atteindre 40,3 millions de tonnes de CO2, ce qui dépasse l'empreinte carbone totale de toutes les sources d'énergie de l'État du Connecticut. Par ailleurs, les infrastructures de xAI à Memphis et à Southaven, dans le Mississippi, génèrent quant à elles une pollution équivalente à celle de trente centrales électriques moyennes, illustrant la voracité énergétique de la course à l'IA.
Ce recours massif au gaz naturel met en lumière une hypocrisie flagrante de la part des Big Tech qui affichent pourtant des objectifs ambitieux de neutralité carbone. Les grandes sociétés comme Meta et Google, bien qu'elles revendiquent des réductions d'émissions significatives, continuent d'investir dans de multiples projets gaziers qui pourraient annuler une part importante de leurs progrès environnementaux déclarés.
L'argumentaire de l'industrie présente souvent le gaz naturel comme un « pont » nécessaire vers des énergies plus propres comme le nucléaire, mais cette transition reste hypothétique alors que les infrastructures polluantes sont, elles, bien réelles, plus accessibles et opérationnelles immédiatement. Par ailleurs, au-delà du climat, ces installations énergétiques imposent un lourd tribut aux communautés locales, souvent les plus vulnérables.
À Memphis, l'installation de turbines à gaz par xAI a provoqué des protestations au sein d'une communauté noire à faible revenu, inquiète de la pollution de l'air engendrée par ces machines. Cependant, les régulateurs ont continué d'accorder des permis pour de nouvelles installations de ce type. Les régulateurs privilégient en effet le développement technologique rapide au détriment de la santé publique et de la justice environnementale.
Impacts de ce revirement sur le climat et l'environnement
Plusieurs compagnies d'électricité retardent la mise à la retraite des centrales à charbon, malgré l'impact environnemental et climatique. La combustion continue du charbon affecte la qualité de l'air local à proximité des centrales électriques et entrave les efforts plus larges visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le groupe militant Greenpeace a qualifié le charbon de « moyen de production d'énergie le plus sale et le plus polluant ».
Les défenseurs de l'environnement avertissent que cela pourrait compromettre les objectifs climatiques des États-Unis, les émissions de charbon pouvant augmenter de 10 à 15 % dans les États clés d'ici 2026. Pourtant, pour les opérateurs, le calcul est simple : les modèles d'entraînement de l'IA exigent une alimentation électrique constante et ininterrompue que l'énergie solaire ou éolienne ne peut pas toujours garantir sans d'énormes batteries de secours.
L'impact environnemental s'étend à l'échelle mondiale. Sasha Luccioni a déclaré que les outils d'IA peuvent émettre plusieurs tonnes de CO2 par jour et ajoute que l'utilisation des chatbots d'IA générative comme outil de recherche en ligne pourrait avoir de graves conséquences sur l'environnement et le climat. « Je trouve particulièrement décevant que l'IA générative soit utilisée pour faire des recherches sur Internet », a déploré la scientifique au micro de l'AFP.
Un rapport de Morgan Stanley publié en 2024 prévoit que les centres de données émettront jusqu'à 2,5 milliards de tonnes de gaz à effet de serre dans le monde d'ici 2030, soit trois fois plus que les émissions qui auraient été produites sans le développement de la technologie d'IA générative.
L'ampleur du désastre sanitaire lié aux centres de données
Une étude a quantifié ces impacts en dollars via des indicateurs comme le coût social du carbone, mesurant le préjudice économique de chaque tonne de CO2 émise. Il en résulte que le coût réel des centres de données dépasse largement leur prix d'achat. Il ne s'agit pas d'argent, mais de la santé des personnes vivant à proximité. En 2025, les dommages environnementaux causés par les centres de données ont coûté 25 milliards de dollars à l'économie.
Environ 3,7 milliards sont directement liés aux activités d'IA menées dans ces centres. Selon le rapport de l'étude, ce coût représente une externalité, c'est-à-dire une conséquence indirecte de l'activité économique qui impose des coûts à des tiers n'étant pas directement impliqués dans l'activité initiale.
Ces chiffres ne correspondent pas à des dépenses médicales directes ou à des impôts, mais reflètent la valeur économique attribuée à la réduction de l'espérance de vie et aux décès prématurés causés par l'impact environnemental de ces installations. L'auteur indique : « en ce qui concerne la consommation électrique des centres de données, les coûts externes liés à la production d’électricité sont supportés par les consommation exposés aux PM2,5 ».
Nicholas Muller fait référence aux particules fines inhalables qui peuvent présenter de graves risques pour la santé des communautés locales, notamment des maladies pulmonaires, des troubles cardiaques et, dans certains cas, des taux plus élevés de mortalité prématurée. « L'impact des gaz à effet de serre, quant à lui, se manifeste sur le long terme et représente donc une externalité supportée par les générations futures », a expliqué l'auteur.
Conclusion
Le complexe de centres de données de Kevin O’Leary marque une étape décisive dans la transformation de l'Utah en un pôle technologique majeur, capable d'attirer des investisseurs de premier plan. Ce projet modifie radicalement le profil économique du comté de Box Elder, plaçant une administration rurale au centre de décisions dont l'envergure dépasse les frontières locales pour toucher à la structure même du développement industriel de l'État.
Cependant, cette installation risque d'entraîner une dégradation irréversible des ressources naturelles locales, forçant un arbitrage difficile entre progrès technologique et protection des derniers refuges écologiques, comme les zones humides déjà fragilisées. De plus, l'obligation de répondre à cette demande électrique colossale pourrait verrouiller l'Utah dans des choix énergétiques contradictoires, au risque d'un retour aux combustibles fossiles.
L'avenir de cette expansion technologique fait craindre un basculement structurel, transformant ce qui devait être une transition vers le renouvelable en un nouveau sommet de consommation d'énergies fossiles. Les experts redoutent que nous ne soyons qu'au début d'une escalade, où l'impact environnemental pourrait décupler si la tendance actuelle des entreprises technologiques à construire des infrastructures massives hors réseau se généralise.
Alors que les particules fines touchent les populations actuelles, les émissions de gaz à effet de serre constituent une dette écologique léguée aux générations futures. Selon les experts, une réévaluation des politiques publiques est nécessaire pour encadrer convenablement le développement technologique.
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