Airbus a entamé le transfert de ses applications les plus sensibles d'Amazon Web Services (AWS) vers le fournisseur français Scaleway. Cette migration concerne environ 900 outils essentiels à la production et à la gestion, visant à garantir que les données restent sous juridiction européenne. Ce choix répond à une volonté de souveraineté numérique face aux législations extraterritoriales américaines, dont le Cloud Act. Bien qu'Airbus conserve certains services chez des fournisseurs américains pour des besoins moins critiques, cette transition réduit sa dépendance à l'égard de la Silicon Valley et répond aux impératifs de souveraineté européenne.La souveraineté numérique est devenue un enjeu stratégique majeur pour les entreprises et administrations européennes, qui cherchent de plus en plus à s'affranchir des Big Tech américains. Cette tendance s'explique en partie par la crainte que les données sensibles soient soumises au Cloud Act américain, qui permet aux autorités des États-Unis d'accéder à des données hébergées par des entreprises américaines même en dehors du territoire national.
Les autres raisons sont : la volonté de ne pas dépendre de décisions commerciales ou politiques unilatérales prises outre-Atlantique ; et un contexte géopolitique plus tendu, marqué par les incertitudes liées aux relations transatlantiques. Des secteurs stratégiques comme l'aéronautique, la défense ou les administrations publiques sont particulièrement concernés, car ils manipulent des données jugées sensibles pour la sécurité nationale ou industrielle.
Le constructeur aéronautique européen Airbus a décidé de migrer ses applications les plus critiques du géant américain AWS vers le fournisseur français Scaleway. L'entreprise veut renforcer sa souveraineté numérique, Airbus ayant stipulé que ses données devaient impérativement rester « sous juridiction européenne ».
Le virage stratégique d'Airbus vers une souveraineté numérique
La décision d'Airbus est motivée par la nécessité de protéger ses données industrielles et de défense contre les lois extraterritoriales étrangères. Les inquiétudes se concentrent particulièrement sur le Cloud Act. Ces craintes ont été amplifiées par les tensions économiques et géopolitiques grandissantes entre les États-Unis et l'Union européenne, en particulier depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. Les désaccords sont plus vifs que jamais.
Dans ce contexte, Scaleway s'est imposé lors de l'appel d'offres face aux géants américains. Catherine Jestin, responsable du numérique chez Airbus, ajoute que Scaleway combine une offre technique « très solide » et une offre commerciale « très compétitive », rendant le fournisseur français hautement compétitif.
Un autre argument de poids a été l'engagement de Scaleway à impliquer Airbus dans la définition de sa future feuille de route technologique. Pour le constructeur aéronautique, l'objectif global est de s'appuyer sur « un environnement informatique de confiance et performant » afin de s'assurer que son infrastructure puisse suivre le rythme de son innovation, tout en maintenant « le contrôle absolu et la résilience de ses opérations industrielles ».
À en croire Catherine Jestin, ce vaste projet concerne au total 900 applications identifiées comme étant essentielles au fonctionnement de l'entreprise, incluant les systèmes de planification des ressources (ERP), la gestion de la relation client (CRM), les systèmes d'exécution de la fabrication et la gestion du cycle de vie des produits. La transition a commencé par la migration immédiate de 70 de ces applications qui étaient jusqu'alors hébergées sur AWS.
Maintien d'un équilibre pragmatique avec les géants américains
L'année dernière, Airbus a déclaré qu'il n'était pas évident de trouver un fournisseur de services cloud capable d’héberger ses applications les plus sensibles, destinées à des charges de travail dans les secteurs de la défense et de l’industrie, car les fournisseurs de cloud européens ne disposent pas de l’envergure de leurs concurrents américains. Toutefois, les fournisseurs européens accélèrent leurs investissements pour offrir des services équivalents.
Bien que ce transfert vers Scaleway illustre une tendance européenne plus large visant à réduire la dépendance vis-à-vis des géants technologiques américains, Airbus ne coupe pas pour autant tous les ponts avec les États-Unis. Le constructeur aéronautique continuera de collaborer avec AWS pour des services spécifiques « moins sensibles », comme sa plateforme d'analyse de données d'aviation Skywise et son outil d'assistance à la gestion des dossiers.
Airbus continuera à s'appuyer sur les outils de productivité de Microsoft et Google, ainsi que d'autres fournisseurs américains comme Salesforce, Coupa et Workday. Son approche n'est donc pas de rejeter systématiquement les solutions non européennes, mais plutôt d'évaluer chaque outil de manière stratégique. Pour justifier cette stratégie hybride, la direction de l'entreprise affirme : « nous équilibrons nos choix en fonction de la criticité des données ».
Catherine Jestin explique : « en intégrant un environnement cloud fiable et hautement performant qui protège nos données critiques des lois extraterritoriales étrangères, nous veillons à ce que notre infrastructure numérique suive le rythme de nos innovations aérospatiales, tout en préservant le contrôle et la résilience de nos opérations industrielles ». Outre Airbus, de plus en plus de clients européens envisagent de se détourner des géants américains.
Les pays européens à la quête de leur souveraineté numérique
Depuis que le président Donald Trump a entamé son deuxième mandat, son attitude hostile envers ses alliés, dont certains ne le sont désormais plus, a engendré des tensions économiques et géopolitiques entre les États-Unis et l'Europe. La suspension brutale des modèles Claude Fable 5 et Claude Mythos d'Anthropic a également provoqué une onde de choc, rappelant une nouvelle fois que la dépendance aux technologies américaines peut coûter cher.
En mars, l’Allemagne a adopté un nouveau dispositif d'infrastructure numérique souveraine baptisé « Deutschland-Stack » (en allemand). Il ne s'agit pas d'une « petite décision IT ». Ce cadre a redessiné une ligne fondamentale entre dépendance et contrôle, au niveau le plus discret, mais le plus stratégique : les formats bureautiques utilisés pour stocker et échanger les documents de l’État. Cette décision a été saluée par la communauté open source.
Tous les ministères fédéraux, gouvernements régionaux et administrations municipales, de Berlin au plus petit conseil municipal, ne peuvent plus utiliser de fichiers Microsoft Office (PowerPoint, Word et Excel). Seuls deux formats sont autorisés : Open Document Format (ODF) et PDF/UA PDF/UA (Portable Document Format Universal Accessibility). Les formats propriétaires de Microsoft sont totalement exclus par le gouvernement fédéral allemand.
Ce n’est pas isolé ; d’autres pays européens ont déjà bougé. L’Allemagne n'a pas initié la vague de migrations. Plusieurs pays européens se sont engagés dans des politiques d’usage de formats ouverts. La différence, c’est l’ampleur et surtout le caractère structurant et contraignant du cadre allemand.
- France : ODF rendu obligatoire dès 2009, avec des...
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